Avec son sens de l’humour et sa vivacité d’esprit, le Dr Mark Clemons a gagné l’affection et le respect des personnes atteintes de cancer à L’Hôpital d’Ottawa, où il exerce la profession d’oncologue médical. Depuis 2009, l’Hôpital a la chance de compter dans ses rangs ce médecin natif du Royaume-Uni, où il a grandi et fait ses études.
En plus de soigner des personnes atteintes de cancer, il est chercheur scientifique et responsable clinique du Programme de reconception des essais cliniques (REaCT), un programme de recherche unique qui vise à améliorer la vie des personnes cancéreuses grâce à des essais cliniques pragmatiques centrés sur leurs besoins.
Ses patients soulignent régulièrement l’effet positif de son approche particulière sur leurs soins. Et comme en témoigne le Prix Grimes du mérite scientifique que lui a décerné l’Hôpital en 2026, ses travaux changent aussi des vies.
Il n’y a pas eu d’illumination comme telle, mais si je repense à mes 30 années de pratique clinique, je ne crois pas que j’aurais pu faire autre chose. À mes yeux, ce qui fait la beauté de la médecine est que nous avons la chance extraordinaire de puiser dans une multitude de domaines, de la science fondamentale jusqu’aux disparités en santé dans le monde, en passant par la physiologie et la psychologie. De plus, l’oncologie nous montre régulièrement, et souvent de façon brutale, les épreuves que nous devons tous vivre en tant qu’êtres humains. Autrement dit, nous sommes toujours en présence de la joie, de la souffrance et de la mort. L’oncologie m’a offert la chance unique d’être un témoin et un acteur de l’existence humaine sous toutes ses formes.
J’avais terminé mon doctorat et selon mon patron, « le meilleur emploi du monde » m’attendait au Royaume-Uni, mais j’ai réalisé que je ne voulais pas ce que tout le monde considérait comme « le meilleur emploi du monde ». Un après-midi, j’ai vu une annonce qui disait « voulez-vous venir au Canada faire de la recherche sur le cancer du sein? Je crois que la vie est faite d’heureux hasards et qu’il faut saisir les occasions de voyager quand elles se présentent. Trop de gens vivent toute leur vie dans la même ville, alors que la vie nous offre des expériences différentes ailleurs. Donc, je suis allé passer deux ans à Toronto. C’est là que le scénario inattendu et imprévu s’est produit : un garçon (anglais) rencontre une fille (canadienne). La jeune Canadienne explique au jeune Anglais que sa vie serait beaucoup plus belle et plus facile s’il faisait simplement tout ce qu’elle lui dit de faire. Après quelques emplois au Royaume-Uni, puis un retour à Toronto, cette chance extraordinaire de venir à Ottawa s’est présentée.
Je crois que la personnalité et le sens de l’humour ne sont pas la même chose. Ma femme et mes enfants vous diront sûrement que je ne suis pas drôle. Ce ne sont pas tous les patients qui veulent entendre des blagues, mais tous les patients veulent être traités comme des êtres humains à part entière. Le fait est que la vie en général peut être plutôt drôle et que nous jouons tous ensemble au jeu de la vie. Comme me l’ont dit de nombreux patients au fil des années, « il faut rire pour ne pas pleurer ». Ma philosophie consiste à ne pas être terrorisé devant le cancer, mais à accorder à la maladie le respect qu’elle impose, afin de pouvoir aider le patient et sa famille à tracer leur propre voie pour traverser cette période très difficile.
Même si vous avez l’impression que votre monde vient de basculer, essayez de ne pas paniquer et renseignez-vous auprès d’une source crédible. Quand vous aurez les connaissances de base, vous serez beaucoup mieux placé pour prendre des décisions.
J’exerce depuis plus de 30 ans et je suis fasciné en constatant à quel point la longévité et la qualité de vie des personnes atteintes du cancer se sont améliorées. Beaucoup de ces percées sont attribuables à la collaboration entre la santé publique et la médecine familiale autour d’enjeux comme l’abandon du tabagisme, les vaccins, l’hypertension et la gestion des risques cardiovasculaires, pour ne donner que quelques exemples. L’augmentation de l’âge moyen de nos patients pose de nouveaux défis, car nous devons prendre soin de patients atteints du cancer qui ont de plus en plus d’autres problèmes de santé non liés à cette maladie. C’est probablement ce qui m’a amené à vouloir réduire les effets toxiques de beaucoup de nos traitements.
Je ne crois pas que le Prix Grimes récompense une « découverte » en tant que telle, mais j’y vois plutôt la reconnaissance de toute une carrière passée à poser des questions. Mes réponses ne sont pas toujours les bonnes, mais de temps en temps, elles le sont!
L’une des questions que je me suis posées pendant une grande partie de ma carrière est née de 30 années de travaux sur une classe de médicaments appelés bisphosphonates. Nous avons découvert que nous les administrions beaucoup plus souvent que nécessaire, tant à des fins palliatives que curatives. Autrement dit, nous exposions les patients à des effets secondaires inutiles sans améliorer l’efficacité du traitement anticancéreux.
Pour mener les études nécessaires et trouver de meilleures façons d’utiliser les traitements contre le cancer, il nous fallait créer une nouvelle plateforme de recherche, capable de transformer en profondeur la réalisation des essais cliniques. C’est de là qu’est né le Programme REaCT. Sa particularité, c’est que les patients et leurs proches participent au choix des questions auxquelles nos travaux cherchent à répondre. Grâce aux essais menés dans le cadre du Programme REaCT, nous avons montré que, chez les patients dont le cancer s’était propagé à d’autres parties du corps, l’administration de bisphosphonates tous les trois mois fonctionnait aussi bien qu’une administration toutes les trois ou quatre semaines, tout en causant nettement moins d’effets secondaires.
Plus tôt cette année, nous avons bouclé la boucle. Un essai clinique majeur portant sur l’utilisation des bisphosphonates dans un traitement à visée curative a montré qu’une seule perfusion de zolédronate était aussi efficace contre le cancer du sein que le traitement auparavant considéré comme la norme, à savoir une perfusion tous les six mois pendant trois ans. Et là encore, avec nettement moins d’effets secondaires et à moindre coût.
Si le Prix Grimes souligne quelque chose, j’espère que c’est ceci : il faut savoir écouter ce que les patients nous apprennent et remettre en question les idées reçues pour améliorer les soins aux patients partout dans le monde.
L’une des plus grandes idées fausses en médecine, c’est que plus on traite, mieux on traite. En réalité, bien des patients reçoivent des doses de médicaments qui entraînent des effets secondaires inutiles sans améliorer les résultats.
C’est précisément ce que nos travaux visent à changer.
Les premières études sur les bisphosphonates ont permis au Programme REaCT de devenir le plus important programme canadien d’essais pragmatiques sur le cancer. Dans le cadre de 23 essais réunissant plus de 5 500 patients, nous avons montré à maintes reprises qu’il est possible de préserver la qualité des soins avec des traitements mieux personnalisés, tout en réduisant les effets secondaires et les coûts pour le système de santé.
Mon espoir est simple : que chaque patient reçoive le bon traitement, à la bonne dose, avec le moins d’effets secondaires possible.
La reconnaissance par ses pairs suscite l’humilité, et le Prix Grimes de l’Institut de recherche de L’Hôpital d’Ottawa ne fait pas exception. Le Programme REaCT, en fait, n’a jamais été l’affaire d’une seule personne.
Une bonne partie du travail a été accomplie par mes trois patronnes : à la maison (Christine), dans le laboratoire de recherche (Lisa) et à la clinique (Fiona). Elles maîtrisent l’art délicat de savoir quand m’appuyer, quand me freiner et, peut-être surtout, quand m’ignorer tout simplement!
N’oublions pas que rien de tout cela n’aurait été possible sans les milliers de patients qui ont participé à nos études.
Même si mon nom figure sur le prix, celui-ci revient en réalité à une équipe bien plus vaste.
La même chose qui représente probablement l’un de nos plus grands défis. En effet, les progrès de la médecine ont permis aux gens de vivre plus longtemps et en meilleure santé, mais les personnes âgées sont les plus fortement touchées par le cancer.
La bonne nouvelle, c’est que les traitements contre le cancer avancent à grands pas. Ceux d’aujourd’hui sont souvent beaucoup plus efficaces et nettement moins toxiques que ceux dont nous disposions au début de ma carrière.
Ce qui me stimule le plus, c’est de repenser notre façon de donner les soins en cancérologie. Si nous continuons de travailler selon les modèles de soins actuels, nous n’aurons jamais assez d’oncologues pour répondre à la demande croissante.
L’intelligence artificielle et l’apprentissage automatique pourront-ils nous aider? Pourront-ils repérer les patients qui ont besoin d’une attention urgente, rationaliser les soins courants et permettre aux cliniciens de consacrer plus de temps aux situations où le discernement et la compassion comptent le plus? Je crois que la technologie remplacera certains médecins, mais pas tous. Elle pourrait aussi nous aider à devenir de meilleurs médecins.
Eh bien, comme le chantait si bien Doris Day : « Quoi qu’il en soit, il en sera ainsi. L’avenir ne nous appartient pas. » Avoir passé ma vie professionnelle auprès de personnes qui souffrent n’a fait que renforcer une idée chez moi : ne pas trop en savoir sur l’avenir n’est peut-être pas une si mauvaise chose.
Si la pandémie de COVID nous a appris quelque chose, c’est à quel point la vie humaine est fragile et imprévisible. Je n’ai jamais cru à la permanence des choses et, comme le disait de Gaulle : Les cimetières sont pleins de gens irremplaçables. Il faut se rappeler que le monde continue de tourner sans nous. Notre temps est limité. La période pendant laquelle nous sommes en bonne santé est souvent plus courte que nous aimons l’imaginer. Et, au bout du compte, les amis, la famille et les moments vécus ensemble comptent bien plus qu’une réunion ou un courriel de plus.
Ma vie en dehors du travail ressemble assez à ma personnalité : je m’intéresse à toutes sortes de choses, sans pour autant perdre de vue les réalités de la vie. Je remets constamment en question les dogmes et je trouve aberrant que l’on fasse les choses d’une certaine façon uniquement parce que cela a toujours été ainsi.
Les sentiers battus ne m’intéressent pas! Ma vie est plutôt simple : encore et toujours, me faire du souci pour mes enfants, apprendre, voyager et passer du temps avec les gens qui comptent; continuer aussi à poser des questions embarrassantes et à aider les autres à reconnaître leurs défauts!
Enfin, continuer à suivre les sages conseils de ma Canadienne. L’expérience m’a montré que la vie est beaucoup moins compliquée comme ça.
Ma femme m’a suggéré de répondre que j’ai de belles jambes! Elle ne pensait pas que ma capacité à distinguer les parties mâles et femelles des fleurs de courgette ni mon grand plaisir à faire des conserves intéresseraient qui que ce soit!
J’adore mon potager et je fais une excellente salsa.