
Peu de scientifiques peuvent affirmer que leurs recherches sont susceptibles d’entraîner des répercussions profondes partout sur la planète, voire au-delà! Mais le Dr Guy Trudel a toujours été de ceux qui aiment repousser les frontières de la connaissance. Ce médecin et chercheur à L’Hôpital d’Ottawa étudie les effets de l’immobilité sur le système musculosquelettique. Et ses travaux comprennent des expériences menées auprès d’astronautes dans l’espace!
Si certaines de ses recherches se déroulent en orbite, son travail quotidien demeure fermement ancré sur terre, dans les soins aux patients. Lorsqu’il ne dirige pas des recherches, le Dr Trudel travaille directement auprès des patients du Centre de réadaptation, qu’il aide à se remettre de problèmes de santé qui ont bouleversé leur vie.
Découvrez ce que les explorations spatiales ont appris au Dr Trudel sur le corps humain, comment il s’est intéressé à ce domaine de recherche, et s’il serait prêt un jour, lui aussi, à voyager dans l’espace.
Vous intéressiez-vous aux sciences et à la médecine quand vous étiez enfant ?
À l’école, pas particulièrement. J’essayais de réussir dans plusieurs des différentes matières. Mais j’étais plutôt curieux. Dès que quelque chose cessait de fonctionner à la maison, grille-pain, téléviseur, vélo, peu importe ce que c’était, je le démontais pour comprendre pourquoi il s’était brisé, puis je le remontais. Aujourd’hui, on trouve tout sur YouTube, mais à l’époque, chaque fois, c’était une véritable découverte.
J’essayais aussi d’explorer les endroits qui m’étaient inconnus. J’habitais dans une banlieue nord de la ville de Québec, et j’aimais faire des explorations à vélo aussi loin que possible, en allant chaque fois un peu plus loin.
À quel moment avez-vous découvert que vous souhaitiez faire des études en médecine ?
Plus jeune, l’idée d’étudier en médecine ne m’avait pas traversé l’esprit. Un jour, j’ai pris part à une visite d’université pour essayer de décider de la suite de mon parcours. J’avais retenu trois options… dont aucune n’était la médecine. Pendant la visite, j’ai entendu plein de choses intéressantes sur la formation en médecine, alors j’ai quitté mon groupe et je me suis joint au groupe de médecine. À un moment donné, en écoutant l’intervention d’un professeur, j’ai eu le coup de foudre pour la profession. Je me suis dit : « C’est là que je veux me diriger. »
Qu’est-ce qui a soulevé votre intérêt pour les sphères de la médecine physique et de la réadaptation ?
Encore une fois, mon intérêt s’est manifesté un peu tardivement par rapport à mes pairs. C’est au cours de ma deuxième année de résidence que j’ai choisi cette spécialité, et pour plusieurs raisons. Tout d’abord, j’ai moi-même été un athlète. Et la médecine physique implique beaucoup de médecine musculosquelettique liée au sport.
Ensuite, je souhaitais me consacrer à la recherche, et pour cela, il est utile d’exercer dans une spécialité où les patients n’ont pas besoin de vous de manière urgente, ce qui vous permet de vous libérer pour aller travailler dans votre laboratoire.
Enfin, la médecine physique est l’une des rares spécialités où l’on traite la personne dans son entièreté : le patient lui-même, toute sa famille, et même son environnement. Les gens viennent nous voir à un moment de crise, alors que tout s’écroule, et on peut les aider à retrouver une nouvelle vie et leur montrer comment aller de l’avant. C’est extrêmement gratifiant.
Que comprend le volet clinique de votre rôle ?
Lorsque les patients viennent nous voir, qu’ils aient été victimes d’une brûlure, d’un accident de la route ou d’autres blessures graves, ils ont souvent passé plusieurs semaines à l’hôpital. Dans bien des cas, les patients ne peuvent pas sortir de leur lit tout seuls. Nous les aidons à repartir de zéro, étape par étape, pour leur permettre de retrouver une vie normale au sein de leur communauté.
Cela nécessite un important travail d’équipe : physiothérapie, ergothérapie, soins infirmiers, psychologie, nutrition, travail social, etc. Nous aidons les patients à trouver des moyens d’utiliser ce dont ils disposent, plutôt que de se concentrer sur ce qu’ils ont perdu.
Qu’est-ce qui vous motive à effectuer des recherches en parallèle ?
La découverte. Ma curiosité. Et ma volonté de repousser les limites du savoir.
Et qu’est-ce qui vous a poussé à effectuer des recherches en lien avec les voyages dans l’espace ?
Mes recherches portent sur les personnes immobilisées, en particulier, les patients paralysés ou hospitalisés aux Soins intensifs. Chez les patients ainsi immobilisés, une complication importante peut survenir après pendant des semaines, voire des mois d’immobilité : les contractures, c’est-à-dire une raideur permanente des articulations. Après un séjour aux Soins intensifs, environ le tiers des patients présentent des contractures.
Je souhaitais mener des recherches sur l’immobilité chez l’humain, mais chaque patient est tellement différent qu’il m’était difficile de le faire. Je me disais que si je pouvais seulement étudier un groupe de patients semblables, je pourrais faire avancer considérablement ma recherche.
Puis, un jour, juste avant de partir en vacances, j’ai reçu une copie d’un courriel de l’Agence spatiale canadienne concernant un modèle européen d’étude d’alitement qui simule un voyage spatial en confinant des personnes au lit pendant 60 jours et en mesurant tous les paramètres les concernant. Dans le message, ils indiquaient chercher des idées sur ce qui devait être mesuré et étudié. C’était exactement le modèle que je recherchais! J’ai passé toutes mes vacances à rédiger notre demande. Notre étude s’est taillé une place parmi la dizaine de projets retenus sur plus de 100 demandes.
Nos expériences ont donné de très bons résultats, et nous avons fait des découvertes inédites.
Par la suite, on nous a proposé de mener des expériences dans l’espace, et c’est ainsi que nous avons effectué l’étude MARROW. Celle-ci portait sur ce qu’on appelle l’anémie spatiale, ou plus particulièrement, sur les changements qui touchent la moelle osseuse et les globules rouges chez les personnes dans l’espace. Nous avons recruté 14 astronautes partant en mission spatiale pendant six mois, et nous avons effectué des mesures avant, pendant et après leurs missions. Nous avons publié deux articles dans Nature. Ceux-ci ont bouleversé notre compréhension de l’anémie spatiale. Ce fut un immense succès.
Nous travaillons actuellement sur une étude de suivi, l’étude SPARK, afin d’approfondir encore nos connaissances sur l’anémie spatiale. Nous recrutons 10 astronautes avant leur mission à bord de la Station spatiale internationale.
Comment les participants des études vivent-ils ces périodes d’alitement ?
Les chercheurs européens ont une manière particulière de réaliser ces études et de recruter les participants en donnant à ces derniers l’impression qu’ils se lancent eux-mêmes dans une mission spatiale. Les participants reçoivent la visite d’astronautes ou des appels en provenance de la station spatiale.
« On ne s’ennuie pas en participant à ces expériences, qui repoussent les limites de la science. »
— Dr Guy Trudel
L’expérience peut être éprouvante pour les participants. Ils se font réveiller à 6 heures du matin et se couchent à 21 heures. Ils doivent demeurer allongés en tout temps, la tête inclinée vers le bas à un angle de 6 degrés, pendant 60 jours. Et ils subissent de nombreuses interventions et expériences : des séances de vibrations du corps entier et de centrifugeuse, etc. Mais nos taux de rétention sont très élevés, même si les conditions sont difficiles.
On ne s’ennuie pas en participant à ces expériences, qui repoussent les limites de la science.
Feriez-vous un voyage dans l’espace ?
My answer is no. It’s not worth the risk for me. Maybe I’m not romantic enough. I like the pictures they bring back, but I don’t need to be behind the camera.
Qu’est-ce qui vous motive dans votre travail ?
« J’estime être dans une course contre la montre. Je ne dispose que d’un temps limité pour apporter ma contribution avant de ne plus en être capable, alors j’essaie de mettre à profit chaque minute et chaque heure pour produire de nouvelles connaissances et faire avancer la science. »
— Dr Guy Trudel
Mes recherches me fascinent et m’enthousiasment comme au premier jour. J’ai toujours hâte de découvrir les résultats et de les mettre au service des patients. J’estime être dans une course contre la montre. Je ne dispose que d’un temps limité pour apporter ma contribution avant de ne plus en être capable, alors j’essaie de mettre à profit chaque minute et chaque heure pour produire de nouvelles connaissances et faire avancer la science.
Pourquoi ces travaux de recherche sont-ils importants pour les patients ?
En tant que médecins, nous ignorons encore beaucoup de choses. Chaque avancée de la recherche nous aide à prendre de bonnes décisions, à prescrire les traitements les plus adaptés et à transmettre les informations pertinentes aux patients.
Si l’on fait une découverte qui change la façon dont on traite les patients partout dans le monde, on touche bien plus de gens qu’on l’aurait fait dans notre pratique individuelle. La recherche est une façon de multiplier les bienfaits.
Pourquoi avez-vous choisi de travailler à L’Hôpital d’Ottawa ?
L’Hôpital d’Ottawa est un acteur majeur. C’est un établissement universitaire de recherche de haut niveau, un lieu où se concrétisent de grands projets. L’Hôpital dispose des infrastructures nécessaires pour soutenir des collaborations complexes impliquant de nombreux pays : nous avons des comités d’éthique, des équipes juridiques, tout ce qu’il faut.
À L’Hôpital d’Ottawa, on joue dans la cour des grands.
Quelle est l’importance du soutien de la collectivité dans la réalisation de vos travaux ?
Le soutien de la communauté comble le fossé entre les traitements d’aujourd’hui et ceux de demain. Et c’est là que nous avons besoin d’investissements. La technologie est en pleine évolution. Si l’on veut rester à l’avant-garde, on a besoin de ces solutions de pointe qui, souvent, ne font pas l’objet d’un financement. Nous avons besoin d’équipements et d’installations, mais nous avons aussi besoin de personnel spécialisé. Si nous demeurons à la fine pointe de la technologie, il nous est plus facile d’attirer et de conserver ce personnel.
Comment occupez-vous vos temps libres en dehors du travail ?
Quand je ne suis pas au travail, je suis en train de faire de l’exercice. D’avril à décembre, beau temps, mauvais temps, je me rends au travail à vélo tous les jours — c’est un trajet de 15 kilomètres. J’aime pouvoir mettre en pratique ce que je prône auprès de mes patients en leur conseillant de faire de l’activité physique et d’éviter la sédentarité. En hiver, je profite des sentiers et du canal. J’essaie de bouger régulièrement.


